Brise d'été
J'ai chaud. Les rayons du soleil entre à travers la fenêtre entrouverte dans la petite salle de classe. On est fin mai et l'été se fait déjà sentir. Les élèves écoutent pour la plupart d'une oreille professeur expliquer l'application fastidieuse du théorème de Pythagore. Certain font tourner leurs stylos dans leur main, d'autre dessinent, d'autres encore chuchotent. On arrive à la fin du troisième trimestre et dans la classe règne le relâchement le plus total. Pourtant les profs nous on fait tout un speech il y a même pas une semaine pour qu'on se ressaisisse, mais rien n'y fait. Un grand classique.
Dehors, les fleurs d'un cerisier embaument les alentours d'une agréable odeur de miel. Une mésange chante et un train passe à quelques centaines de mètres, le long d'une voie ferrée décernant la banlieue Nord-Ouest de Paris. En contrebas, les voitures passent à une allure modérée, comme si elles voulaient elles aussi profiter de cette brise d'été. Au loin, une bande de jeunes crient et se chamaillent. Un avion passe dans le ciel, j'imagine les passagers à l'intérieur, ceux qui angoissent après le décollage, et l'hôtesse de l'air qui propose des boissons en tous genres.
« - Bonjour Madame, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? demande la jeune femme avec un sourire engageant.
- Est-ce que vous avez du jus de tomate, s'il vous plaît ? lui répond une dame d'une trentaine d'année, qui vole à destination de New York pour son travail.
Je ne sais pas pourquoi, mais à chaque fois que je prends l'avion, je prends du jus de tomate. C'est un rituel, et si je n'en prends pas, je pars du principe que l'avion s'écrasera. C'est con parce que je suis pas du tout croyant, ni même superstitieux, mais j'ai une telle frousse de l'avion que j'en viens à ce genre de recours. Comme quoi la religion est vraiment là pour occulter les peurs des gens. C'est trop dur d'accepter qu'après la mort c'est le néant, le grand vide, donc on invente le paradis, nettement plus sympathique. Et bien sur, pour que les gens n'osent pas ne pas y croire, on ajoute l'enfer pour ceux qui commettent des péchés. L'homme a toujours eu besoin de croire en Dieu, et je pense qu'il en sera toujours ainsi.
Au mur, une horloge noire et blanche, indique de ses aiguilles en forme de c½ur 14h49 et 57 secondes. Le temps de regarder une fleur rouge voler et se poser sur la route, et il est déjà 14h50. Encore quarante minutes à supporter cette fournaise et ce cours ennuyeux à mourir. J'ai l'impression que quelqu'un frappe les parois de mon crâne avec un marteau. Le mal de tête est à la limite du soutenable. Je m'étale sur mon bureau, entre mon cahier et mon livre de math. Je n'écoute pas le prof et je ne copie pas ce qu'il écrit au tableau, je n'ai pas la tête à ça.
Je regarde ma voisine, Lola. Je suis ami avec elle depuis environ deux ans, et j'ai été longtemps amoureux d'elle, jusqu'à il y a un peu moins de deux mois. Aujourd'hui je ne l'aime plus, j'en suis sûr, mais elle exerce une sorte de fascination sur moi. Je l'adore. C'est une fille exceptionnelle. On a à peu près les mêmes goûts musicaux. Elle m'a fait découvrir de nombreux groupe de rock. Ma musique préférée c'est le screamo, et par-dessus tout, From First To Last, mon groupe préféré. Elle, elle préfère l'emocore plus modéré, le punk aussi. Elle a un caractère très particulier. Elle fait souvent des déprimes, et le lendemain elle délire dans toute la cour, en criant à tous ses amis qu'elle les aime. Elle est très sensible et tombe très souvent amoureuse. C'est simple, elle reste rarement deux mois sans petit ami.
Mes pensées dérives de personnes en personnes de rêves en rêves, et je parviens à oublier mon mal de tête. J'espère que je ne suis pas tombé malade et que je pourrais aller à la répète de mon groupe de rock demain soir. Ca fait déjà six moi qu'on fait de la musique ensemble avec quatre amis, et on a déjà cinq chansons et un myspace à nous. Dans le groupe, le chanteur c'est moi, et c'est moi aussi qui écrit les textes. Je n'en suis généralement pas très fier, mais mes copains aiment bien. Il paraît que j'ai du talent pour écrire. N'importe quoi. Je suis incapable d'écrire quelque chose de joyeux et tous mes textes sont pareils, parlent des même choses, de suicides ou de peines de c½ur. Ma personnalité m'ennuie, ma vie m'ennuie à mourir. J'ai un caractère de merde. Les gens disent que je suis sévère avec moi même et que ça ne sert à rien de penser du mal de moi, mais je n'en pense pas moins. Je me suis toujours demandé ce que mes amis me trouvaient, pourquoi ils traînaient avec moi alors qu'il existe pleins de gens géniaux comme eux.
Un cri du professeur me ramène à Terre. Nicolas lance encore une blague et se tait sous le regard furibond du prof. Je jette un oeil rapide à l'horloge et commence immédiatement mes affaires. Je sais que les professeurs détestent ça mais je n'ai rien de mieux à faire, si ce n'est dessiner des trucs moches sur mon cahier. Ca sonne dans deux minutes et plus vite je serais chez moi avec une aspirine en main, mieux je me porterais. Après une longue pile de devoirs m'attends. Ensuite je pourrais peut-être faire un peu de piano ou d'ordinateur si j'en ai le temps. J'irais peut-être sur Habbo Hotel, un jeu en ligne pour adolescent. On y incarne un personnage que l'on habille comme on veux et on peux discuter et partager avec des adolescents de toute la France, voir du monde entier, sans être juger par son physique ou son passé. Les activités sont très diverses et j'aime bien vendre des morceaux de rock de ma composition. Mais ce jeu me zappe tout mon temps et je trouve ça dommage. Ou aussi, quand j'ai du temps, je fait de la photo. Pas de la photo, « photo », comme on désigne ça d'habitude quand on parle de l'activité professionnelle. Nan, je prends juste des photos marrantes ou que je trouve « conceptuelles ». Je fait souvent des mises en scène pour illustrer mes articles sur mon blog, comme un verre d'eau qui se renverse et l'eau forme un c½ur sur la table. Ce que j'aime le plus prendre en photo, ce sont les voies ferrées. Elles me fascinent. Je peux rester des heures durant sur le pont près de chez moi, au-dessus des voies, à regarder passer les trains les jours de beau temps. Savoir que ces lignes de métal viennent de la gare St Lazare et vont n'importe où... C'est ça qui me fait rêver, ne pas savoir ou vont ces courbes brillantes. On dit que je suis poète, écrivain et rêveur, moi je trouve surtout que je sert à rien et que je ne me pose jamais les bonnes questions.